"Sicile Toxique", projet de recherche porté par Alfonso Pinto

Imaginaires et expériences de l’Anthropocène du site sacrifié d’Augusta-Priolo
Une recherche en cours portée par Alfonso Pinto, chercheur post-doctorant à l’Ecole Urbaine de Lyon.

Présentation de Sicile Toxique (ST), projet scientifique et culturel soutenu et cofinancé par l’École Urbaine de Lyon, dans le cadre des activités de recherche en études urbaines anthropocènes, porté par Alfonso Pinto, géographe et chercheur post-doctorant au sein de l'Ecole.

Introduction 

Sicile Toxique (ST) est un projet scientifique et culturel soutenu et cofinancé par l’École Urbaine de Lyon (EUL) dans le cadre des activités de recherche en études urbaines anthropocènes et en relation avec les enjeux d’innovation pédagogique qui sont au cœur de ce programme de recherche. Le projet est porté par Alfonso Pinto, géographe de formation et actuellement chercheur postdoctorant à l’EUL. Il vise à questionner la nature des sites sacrifiés, c’est-à-dire des territoires - urbains de préférence - marqués par de forts taux de pollution dus le plus souvent à des activités industrielles. L’originalité du projet réside dans le fait de mettre en relation les approches scientifiques qualitatives de la géographie humaine et culturelle, les études sur la relation entre santé humaine et environnementale et les apports de la production et de l’analyse d’images (fiction, documentaire, photographie). L’objectif du projet consiste en une exploration multidimensionnelle et transdisciplinaire d’une catégorie de territoires particulièrement problématiques de l’Anthropocène, les sites sacrifiés, et vise à une meilleure connaissance de ces derniers.
 
Le choix de se concentrer sur les sites sacrifiés s’explique par l’imminence et l’immanence de l’urgence environnementale au sein de nos sociétés contemporaines. Les alarmismes sur l’état de santé de notre planète sont désormais bien plus qu’une simple paranoïa écologiste. Les changements climatiques et environnementaux engendrés par les activités humaines sont déjà un hic et nunc, une réalité à laquelle nos sociétés font face ici et maintenant. Les visions catastrophistes du futur se fondent sur une réalité concrète de plus en plus inquiétante. En ce sens le projet Sicile Toxique considère les sites sacrifiés comme une sorte d’avant-garde de ce que l’Anthropocène pourrait réserver à une grande majorité de la population terrestre dans les années à venir. Pour le moment, à moins que l’indispensable changement de nos manières d’occuper la surface de la planète ne survienne à temps, nous devons considérer les sites sacrifiés comme un futur tragique, mais probable ; comme le miroir de ce que l’avenir pourrait réserver à la majorité des habitants terrestres. L’espoir est que l’exploration de ces sites puisse encourager la mise en place de modifications structurelles aptes à éviter le pire
 

Contexte scientifique et méthode 

Le contexte scientifique principal de Sicile Toxique concerne les études sur l’urbain anthropocène et en particulier les liaisons entre les notions d’expérience et d’imaginaire. Le fait de considérer l’Anthropocène, entre autres, comme une expérience, répond à l’intention de mettre en place une opération de réduction d’échelle (downscale). En effet, actuellement, les études sur l’Anthropocène, notamment dans le domaine des sciences humaines et sociales, sont marquées par l’usage quasi exclusif d’échelles très grandes (l’Homme, la Nature, le Monde, la Culture, etc.) Comment, de manière locale et circonstanciée, le nouvel âge géologique se manifeste dans sa forme la plus violente et la plus traumatique ? De quelle manière les populations concernées vivent-elles dans un contexte de dégradation environnementale extrême ? En quoi consistent leurs expériences liées à l’espace et au temps ? Par expérience, on entend ici une manière précise d’éprouver les dimensions spatiales et temporelles de notre existence. 

Mais comment analyser cette expérience ? Les modalités sont nombreuses et relèvent de méthodologies et champs disciplinaires variés. Toutefois l’angle choisi se concentre sur la notion d’imaginaire spatio-temporel, considéré ici comme un instrument particulièrement efficace pour sonder les expériences dont il est question dans ce projet. Par imaginaire, on entend un ensemble de représentations à la nature variée, qui, dans leur interaction mutuelle et de manière intersubjective façonnent notre imago mundi, l’image que nous avons du monde et qui est un élément clé pour comprendre et essayer de définir notre expérience individuelle et collective.

Sicile Toxique souhaite donc conjuguer différentes méthodes et formes de production de savoir. Toutefois, l’objet de la recherche n’est pas limité aux habitants des zones concernées. Elle intègre aussi les chercheurs qui, à différents titres et selon des épistémologies différentes, ont un lien à ce territoire ainsi que les producteurs d’images (photographes et/ou documentaristes) impliqués dans une démarche d’exploration culturelle et artistique. C’est pour ces raisons que le projet se déroulera non seulement au travers d’une recherche qualitative sur les imaginaires des habitants (récits, interview, analyse d’images), mais aussi au travers de l’étude des représentations des chercheurs déjà impliqués. En outre – élément fondamental – le projet prévoit la réalisation de deux documents visuels : un reportage photographique et un long-métrage, les deux en collaboration avec des professionnels du secteur qui ont déjà travaillé sur les sites sacrifiés.
 

Description et histoire du site

Le terrain choisi pour la réalisation de ce projet est le pôle pétrochimique d’Augusta-Priolo qui se situe au nord de la ville de Syracuse en Sicile.

Cartes de situation du site d’Augusta – Priolo à l’échelle européenne (gauche) et à l’échelle locale (droite)

Ce site industriel s’étend sur un trait de littoral d’environ 20 km et occupe la plaine côtière entre la banlieue nord de Syracuse et la ville d’Augusta, qui forme une rade à son extrémité septentrionale. Au milieu de la bande littorale, se trouvent la petite ville de Priolo-Gargallo et la presqu’île de Thapsos. À noter aussi les vestiges de l’ancien site grec de Megara Iblaea fondée en 728 Av. J.C. La zone industrielle commence au nord par la ville d’Augusta qui, avec sa presqu’île, forme un port naturel hébergeant, entre autres, une base de la Marine militaire italienne. Suivent le port commercial d’Augusta, la raffinerie ESSO/SONATRACH, l’usine chimique SASOL anciennement ENICHEM, le quai logistique de l’OTAN militarisé, la raffinerie ERG-ISAB NORD, la centrale électrique « Archimede » d’ENEL, les raffineries ISAB SUD et LUKOIL, l’usine des polymères EUROPA (ENI), les usines de gaz AIR LIQUID et ISAB Energy, l’usine de béton d’Augusta et le dépurateur IAS. La zone s’arrête à proximité de la Contrada Targia à l’entrée de la ville de Syracuse. À noter encore l’ancienne usine ETERNIT qui produisait du matériel à base d’amiante.

L’histoire du pôle pétrochimique syracusain commence dans les années 1950. À cette époque grâce au Plan Marshall et à la Caisse de Développement pour le Midi, le gouvernement italien, dirigé par la Démocratie chrétienne, un parti pro étasunien pendant la guerre froide, prône un développement industriel des régions les plus défavorisées du pays. La situation italienne à l’issue de la guerre, et notamment celle de la Sicile, est en effet particulièrement problématique, comme en témoigne l’ampleur des flux migratoires vers le nord du pays, vers les autres pays européens (en particulier l’Allemagne, la France et la Belgique), et vers l’Amérique du Nord. L’industrialisation de certaines régions, jusqu’alors peu concernées par ce phénomène, fait partie d’un plus grand projet de modernisation de la société sud-italienne encore largement dépendante d’activités de subsistance comme l’agriculture, la pêche et l’élevage. Dans ce contexte le choix du littoral entre Augusta et Syracuse est dû à trois raisons principales : la découverte de gisements de pétrole dans des zones avoisinantes (qui ne se révéleront toutefois pas rentables) ; la position géostratégique de la zone sur la route de Suez reliant le Moyen-Orient à l’Europe ; enfin, la présence d’une nappe phréatique qui rend disponibles de grandes quantités d’eau indispensables pour la production pétrochimique.

La première usine voit le jour en 1949 par l’initiative d’Angelo Moratti, qui achète un complexe pétrochimique au Texas, le démonte et le remonte ensuite à Augusta. L’usine s’appelle RASIOM. Bientôt le développement se poursuit avec une première centrale électrique et peu après avec la mise en fonctionnement d’autres usines associées à la production pétrochimique. Parmi les entreprises qui ont investi dans la zone, on peut mentionner BP, Montedison, Union Carbide, SINCAT, CELENE, AGIP (ensuite devenue ENI). Les retombées économiques sont immédiates avec une baisse sensible du chômage et une augmentation du pouvoir d’achat pour la population locale.

La question environnementale ne commence à apparaître dans le débat public qu’à partir des années 1970. Dans cette perspective, les accidents de Seveso et Manfredonia en 1976 (fuites de gaz toxiques depuis des usines) jouent un rôle important dans la sensibilisation de la société italienne à cet enjeu. Par ailleurs, il est à relever que jusqu’aux années 1975-1976, les territoires d’Augusta et de Syracuse étaient exclus de la loi sur les émissions polluantes qui avait été approuvée en 1966 au plan national. Plus singulier encore, l’évaluation de l’impact environnemental des différentes productions pétrochimiques dans cette zone n’est effectuée qu’à partir de 1968, et ce par les usines elles-mêmes, sans qu’aucun organisme de contrôle extérieur ne vérifie jamais les mesures. Un premier pas vers la fin de ce statut d’exemption est effectué grâce à l’initiative du Parti communiste italien au sein de l’Assemblée régionale sicilienne (la Sicile est une région qui jouit d’un statut qui lui confère une certaine autonomie par rapport à la majorité des autres régions italiennes) qui parvient à faire insérer les territoires d’Augusta et Syracuse dans la loi sur les émissions. S’en suit la création d’une première commission visant à recenser toutes les décharges de polluants du site.

Le moment décisif pour l’émergence du problème environnemental en ce qui concerne le site d’Augusta-Priolo est l’intervention du préfet de Syracuse, Antonino Condorelli, qui ouvre une procédure pénale contre les administrations publiques de la zone pour « omission de vigilance environnementale ». Selon la thèse du magistrat, durant les décennies précédentes, les usines n’avaient reçu aucune contrainte, aucune obligation, aucune restriction en matière de protection de la santé humaine et environnementale de la part des pouvoirs publics locaux. Les enquêtes de Condorelli conduisent au premier rapport officiel sur la dégradation de l’air rédigé par l’Institut Supérieur de la Santé en 1981. Les résultats mettent en évidence un taux de pollution industrielle extrêmement élevé avec présence de dioxyde de soufre, particules fines, sulfure d’hydrogène, hydrocarbures non méthaniques, et surtout une haute concentration de vapeurs de mercure et de nickel. Le rapport était partiel et ne comprenait que certaines parties du site d’Augusta – Priolo, mais son importance dans la prise de conscience publique fut quand même décisive.

Bientôt d’autres études se succèdent. Les poissons de la rade d’Augusta mouraient en masse et, dans les eaux, sont retrouvées des quantités de métaux lourds excédant largement la norme. Selon un rapport de l’Association Legambiente, entre 1950 et 1980 environ 500 tonnes de mercure en provenance de l’usine Cloro-Soda Montedison sont déversées dans la rade avec des effets sur les écosystèmes, et qui sont encore aujourd’hui en cours d’évaluation. Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, la santé des habitants devient également un enjeu. Grâce à l’initiative du Dr Giacinto Franco, qui travaillait à l’hôpital d’Augusta, une première étude concernant la hausse des malformations congénitales chez les nouveau-nés est réalisée. Suivent des études épidémiologiques sur les néoplasies (tumeurs et cancers). À titre d’exemple, entre 1951 et 1955, le cancer était la cause de 8,9 % de l’ensemble des décès. Entre 1976 et 1980, ce chiffre atteint 23,7 % avec une pointe à 29,9 % en 1980. En 1980, donc, dans la zone d’Augusta et Priolo, un décès sur trois était dû au cancer. Les hommes sont plus touchés que les femmes et les néoplasies les plus récurrentes concernent les cancers des poumons et de l’appareil uro-génital. Ces résultats sont consolidés par des études de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans les années qui suivent.

 

Raffinerie d’Augusta, juillet 2019©A.Pinto. 

Aujourd’hui la production industrielle du site d’Augusta-Priolo continue. Certaines usines parmi les plus polluantes ont néanmoins été fermées (en particulier Cloro-Soda Montedison et Eternit), mais les zones polluées restent encore à décontaminer intégralement. La zone de Priolo-Augusta a été incluse au sein de S.I.N. (sites d’intérêt national pour la dépollution) et fait l’objet d’une étude du Centre National de Recherche CISAS. Ce projet interdisciplinaire vise à étudier le rapport entre santé humaine et santé environnementale et implique la participation de plusieurs chercheurs issus du domaine des sciences du vivant et de la Terre.

Les données du CISAS (pour la plupart encore en cours de publication) constituent le point de départ sur lequel axer l’étude géoculturelle dont il est question dans le projet Sicile Toxique, et la collaboration avec les chercheurs du centre impliqués dans ces travaux sera indispensable.

Comment vit-on dans la zone d'Augusta-Priolo ? Quelles sont les perspectives de la population ? À quel point le chantage au chômage, si le site est fermé, peut encore fonctioner ? Quel rapport existe entre une population et un territoire sacrifié sur l’autel d’une modernisation perverse ? Comment ces personnes se rapportent-elles à leurs espaces et à leurs temporalités de vie ? Comment s’entrelacent le passé, le présent et le futur dans les sites sacrifiés ?

Déroulement du projet et activités prévues

 Marina di Melilli, Juillet 2019©A. Pinto. 

On peut diviser ce projet en deux parties : la première purement scientifique et la deuxième artistico-culturelle. En réalité, il est plus correct de mettre en exergue l’interaction entre ces deux démarches qui se nourrissent l’une de l’autre. La distinction ne se fait ici que par commodité.

Activités scientifiques 

- Journée d’étude « Imaginaires, expériences et esthétiques de l’Anthropocène », organisée par l’Ecole Urbaine de Lyon, qui se déroulera le 28/11/2019 et à l'occasion de laquelle le projet sera présenté.
- Étude géohistorique préliminaire (en cours).
- Analyse de données déjà existantes concernant la contamination des airs, des sols et des eaux (en cours).
- Recherche qualitative sur l’imaginaire des habitants visant à interroger leurs rapports aux territoires, aux temporalités et leurs perceptions de la problématique environnementale, et ce au travers de différentes méthodologies (fin 2019/2020).
- Recherche qualitative sur l’imaginaire des chercheurs du CISAS et sur les rapports entre leur activité professionnelle, le territoire et la population concernée (fin 2019/2020).
- Recherche qualitative sur les producteurs d’images impliqués dans le projet (voir partie suivante).
- Analyse de représentations produites par les habitants et par les professionnels (documentaire et reportage photographique).
- Valorisation scientifique des résultats en France et en Italie.

Activités artistico-culturelles

- Réalisation d’un reportage photographique en collaboration avec la photographe russe Elena Chernyshova, à partir de novembre 2019.
- Réalisation d’un long-métrage dirigé par le documentariste François-Xavier Destors et coécrit par Alfonso Pinto (les travaux préparatoires d’écriture débuteront en septembre 2019).
- Valorisation et publication des productions en France et en Italie.

 Usine Esso à Augusta, août 2019©A. Pinto 


Institutions qui participent au projet 

- L’École Urbaine de Lyon est un institut convergence faisant partie de l’Université de Lyon et spécialisée dans les recherches transdisciplinaires sur le thème de l’urbain Anthropocène. Pour ce qui concerne le projet Augusta-Priolo, l’EUL est à considérer comme l’établissement porteur qui a permis la définition et la programmation de différentes étapes. En particulier l’EUL s’est engagée à financer le travail scientifique préparatoire et participera à la réalisation du reportage photographique et du documentaire. Elle sera aussi impliquée dans la valorisation des résultats scientifiques et des productions annexes.

- Le C.I.S.A.S. (Centro Internazionale Studi su Ambiente e Salute) est un projet de recherche financé par Centre national des recherches scientifiques italien qui étudie les processus, les rapports causes effets et le transfert de contaminants conventionnels de l’environnement à l’homme et en général à l’écosystème. L’un des terrains du CISAS est justement le site d’Augusta-Priolo. Jusqu’à présent, la collaboration avec le CISAS a été informelle. Avec l’accord du directeur du CISAS, la prochaine étape sera celle de formaliser ce rapport de collaboration scientifique grâce à un partenariat visant à la valorisation des activités de recherche réciproques.

- Q-MEDIA est une entreprise palermitaine spécialisée dans la communication, la culture et l’art. Son rôle dans le projet concerne la gestion des rapports avec les institutions publiques et privées siciliennes et le repérage d’éventuels partenariats sur place concernant tant le déroulement du projet que la valorisation et la publication des résultats, notamment dans le domaine artistico-culturel. En outre, pour ce qui concerne le reportage photographique et le documentaire, Q-MEDIA aidera au support logistique pour la partie audiovisuelle.

Personnes impliquées

- Alfonso Pinto, géographe, est chercheur et chargé de projet à l’École Urbaine de Lyon. Il a élaboré et mis en place le projet.

- Michel Lussault, directeur de l’École Urbaine de Lyon.

- Elena Chernyshova, photographe.

- François-Xavier Destors, documentariste.

- Prof. Matteo Meschiari, géographe et anthropologue, Université de Palerme.

- Prof. Francesco Parello, géologue et vulcanologue de l’Université de Palerme, membre du projet CISAS.

- Dr Fabio Cibella, médecin chercheur du C.N.R., membre du projet CISAS.

- Dr Liliana Cori, chercheuse du C.N.R. en physiologie, membre du projet CISAS.

- Giovanni Tripi, directeur du Laboratoire Q-MEDIA.

- Ruggero Clemenza, étudiant en histoire, il prépare un projet de thèse sur l’industrialisation sicilienne.


Texte édité par Lucas Tiphine, chercheur post-doctoral à l’Ecole Urbaine de Lyon.

Photo principale : Plage de Priolo, Juillet 2019©A.Pinto.