"Spécialistes de biologie moléculaire, désormais, nous mènerons aussi une recherche-action sur l'Anthropocène".

@sweetgreen
@sweetgreen

Dans cette tribune, Mathilde Paris et Bastien Boussau expliquent les raisons de leur volonté de travailler sur la problématique du changement global des conditions de vie. En collaboration avec les services de restauration collective de l’Université de Lyon (Crous, Sogeres), une étudiante, dans le cadre d'un stage financé par l’École Urbaine de Lyon, va mesurer le bilan CO2 des plats servis sur plusieurs sites du campus et étudier l’effet de l’affichage de ce bilan sur le choix des usagers.

Nous sommes chercheurs en biologie et plus particulièrement en évolution, en génomique comparative et en épigénomique et biologie du développement. Nous pourrions détailler notre hyperspécialisation avec davantage de précision encore, mais il est déjà apparent sans doute que notre rapprochement avec l’École Urbaine de Lyon ne semble pas, à première vue, évident. Pourtant, nous ressentons le besoin de sortir de notre domaine d’expertise pour travailler sur des questions liées à la crise environnementale et à l’épuisement des ressources.

Jusqu’à récemment, nous étions parvenus à combiner un haut niveau de confort personnel, avec une conscience écologique basée sur une connaissance superficielle de la magnitude de la crise écologique. Certes la banquise fondait, mais nous nous astreignions à n’acheter que rarement des bouteilles en plastique et prenions le train pour nos déplacements ; donc nous considérions que nous faisions notre part. Mais il y a environ un an, nous avons mieux pris conscience de l’ampleur du problème climatique et énergétique par l’entremise de lectures et de podcasts. De nombreux auteurs prédisent, en effet, que même les sociétés les plus développées pourraient, dans les décennies, voire les années qui viennent, changer au point que les besoins vitaux ne seraient plus garantis pour la plupart de leurs membres. Nous avons alors cherché à évaluer les bases de ces prédictions en puisant dans la littérature scientifique. Nous en avons retiré la conclusion suivante : le bon fonctionnement de nos sociétés repose sur un ensemble de systèmes complexes et efficaces, mais peu robustes. Ces systèmes sont de surcroît interconnectés. La crise environnementale et l’épuisement des ressources vont mettre, et mettent déjà, ces systèmes sous pression. Le risque, pour notre génération et la génération suivante, est suffisamment grand et probable pour que l’on cherche à le minimiser.

Ces perspectives sombres sur le futur nous ont d’autant plus touchés que nous sommes parents. Notre fille aura en 2050 l’âge que nous avons actuellement (environ 35 ans) : quel monde va-t-on lui léguer ? Les pays développés, dans leur écrasante majorité, ne tiennent pas leurs engagements pris lors des Accords de Paris de 2015 (y compris la France), engagements qui sont, de toute façon, insuffisants selon de nombreux experts, notamment le GIEC. Nous avons donc décidé de nous engager à notre niveau.

Et là, que faire ? Dans notre vie personnelle, la tentation de se préparer à l’inévitable, de manière isolée, est grande, mais elle n’aurait qu’un impact très limité. À la place, nous cherchons, comme de nombreux citoyens, à promouvoir une baisse sociétale de notre empreinte environnementale. Dans notre vie professionnelle, quels sont nos moyens ? Comme la plupart des chercheurs, nous dédions la plupart de notre temps et de notre énergie à un travail qui nous passionne. Notre hyperspécialité ne risque pas d’être bien utile pour traiter du changement global des conditions de vie terrestre, mais nous faisons le pari que la méthode scientifique, celle que nous appliquons au quotidien, pourrait l’être. En effet, lorsque nous nous intéressons à une problématique donnée, nous cherchons à l’étudier en définissant une question précise ; nous faisons appel à des spécialistes si la question le nécessite, car notre travail est fondamentalement collaboratif ; nous mettons en place un protocole expérimental pour répondre à cette question ; enfin, nous analysons les résultats avec autant d’esprit critique que possible. Cette méthode, nous pouvons l’appliquer afin de mieux comprendre comment nos sociétés pourraient changer le moins douloureusement possible.

Parmi les nombreux freins qui empêchent le changement des comportements individuels permettant de réduire son empreinte carbone, nous avons décidé de nous intéresser à l’aspect psychologique. Si l’échelle de l’individu est loin d’être la seule à être pertinente pour enclencher la transition radicale nécessaire pour atteindre un mode de vie plus durable, elle reste néanmoins importante.

Nous proposons donc d’étudier, à l’échelle du campus de l’Université de Lyon, le positionnement des individus vis-à-vis des enjeux environnementaux ainsi que leurs comportements effectifs. Un tel travail pourrait permettre de rendre plus efficaces les politiques publiques en les personnalisant, et pourrait, à terme, contribuer à identifier les barrières économiques, géographiques ou logistiques à lever, afin de favoriser les comportements les plus compatibles avec les objectifs de l’Accord de Paris. L’Université de Lyon, constituée, a priori, par une population assez ouverte à la mise en place de protocoles de recherche, servirait, ainsi, de terrain d’expérimentation afin de définir les politiques à mettre en œuvre pour que la métropole de Lyon atteigne ses objectifs ambitieux, mais nécessaires, de réduction des gaz à effets de serre.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation d’urgence qui implique des changements radicaux dans tous les secteurs d’activité. De nombreuses manifestations, et des articles de plus en plus fréquents illustrent qu’une partie croissante de la population en prend conscience. Le secteur de la recherche ne sera pas épargné et devra lui aussi embrasser des changements radicaux : déjà des chercheurs demandent à ce que l’empreinte environnementale de leur travail soit prise en compte lors de leur évaluation. Notre décision de dédier une partie de notre activité de recherche à la crise environnementale et énergétique s’inscrit dans cette dynamique générale.

Mathilde Paris est chargée de recherches CNRS à l'Institut de Génomique Fonctionnelle de Lyon et Bastien Boussau est chargé de recherches CNRS au Laboratoire de Biométrie et Biologie Évolutive.

Texte édité par Lucas Tiphine