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Parcours de docteurs : témoignage de Chloë Voisin-Bormuth

source : capture d'écran Colloque TV
source : capture d'écran Colloque TV

À l’occasion de la parution de l’Arrêté du 22 février 2019 définissant les compétences des diplômés du doctorat et inscrivant celui-ci au répertoire national de la certification professionnelle, l’École Urbaine de Lyon pose la question des parcours pour les docteurs en dehors de l’Université.

L'École Urbaine de Lyon, qui finance depuis 2018 des bourses de thèse en sciences urbaines, pose la question des parcours pour les docteurs en dehors de l’Université. Quels secteurs professionnels reconnaissent véritablement leurs compétences ? Quelles stratégies adoptées pendant la thèse pour préparer la suite de sa carrière ? Ce mois-ci, « Parcours de docteur » avec Chloë Voisin-Bormuth, directrice des études à la Fabrique de la Cité, un think tank dédié à la prospective et aux innovations urbaines.
Propos recueillis par Lucas Tiphine le 18/03/19.


Quel a été votre parcours professionnel depuis la soutenance de votre thèse de doctorat ?

Depuis la soutenance de ma thèse en décembre 2012 (1), j’ai d’abord été attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université de Paris X Nanterre quelques mois, au cours desquels j’ai également envoyé des candidatures dans des cabinets de consultings et des agences d’urbanisme. J’ai alors été recrutée comme chargée d’études puis chargée d’études principale à l’Agence d’Urbanisme de Lille Métropole.

L’agence recherchait quelqu’un qui puisse prendre les problèmes différemment et porter un regard transversal et multiscalaire sur des thèmes aussi complexes que la transition énergétique, le développement économique, les espaces publics ou la protection et la mise en valeur du patrimoine métropolitain. Concrètement, l'une des facettes de ma mission a consisté à organiser des groupes de réflexion sur ces sujets, alliant la sphère économique, celle des élus ainsi que celle de l’administration, pour inciter ces acteurs aux logiques parfois très différentes à se concerter.
 
Au bout de trois ans, j’ai été contactée par la Fabrique de la Cité pour le poste de responsable des études et de la recherche, qui s’était libéré quelques mois auparavant. La Fabrique de la Cité avait eu connaissance de mon profil et de mon souhait d’évoluer professionnellement par l’intermédiaire d’un réseau commun de collaboration. Le recrutement s’est alors fait très rapidement !


En quoi consiste concrètement votre activité professionnelle de Directrice des études et de la Recherche à la Fabrique de la Cité ?

Je définis, avec la Présidente de la Fabrique de la Cité, les projets de recherche qui vont être menés au cours de l’année. Cela implique un travail de veille et de hiérarchisation des sujets en fonction de leur importance par rapport à nos axes prioritaires de recherche, qui se concentrent sur la mobilité, l’aménagement urbain et bâti, l’énergie, la révolution numérique et les nouveaux usages. Notre espace d’études privilégié, pour appréhender ces différents thèmes, est plutôt constitué par les métropoles et plus globalement par les « villes matures ». 
 
J’accompagne, ensuite, les chargés d’études dans la réalisation des travaux, en les aidant à ouvrir des perspectives et en veillant particulièrement à la qualité et à l’exactitude scientifique des livrables de même qu’à ce que ces derniers soient adaptés au public très varié de la Fabrique de la Cité, à la fois expert et généraliste, français et international : notre écosystème d’acteurs regroupe en effet des universitaires, des responsables politiques, des représentants de l’administration, des start-ups, des collaborateurs de grandes entreprises, des médias, des membres de la société civile et enfin le grand public. L’ensemble de nos travaux est en libre accès sur notre site et nos manifestations sont ouvertes à tous, en cohérence avec notre mission d’intérêt général. 
 
Mon travail consiste, par ailleurs, à prendre des sujets de recherche en propre, notamment ceux en relation directe avec mes domaines d’expertise, comme les espaces publics ou l’Allemagne, ou ceux dont la complexité, le caractère très prospectif ou particulièrement stratégique exigent un recul et une vision transversale poussés, comme sur les thèmes de la résilience urbaine ou de la santé en ville.
 
Mon poste comporte, également, un volet de représentation de la Fabrique de la Cité, en interne comme en externe, avec des prises de parole publiques qui peuvent avoir des formes variées (conférences, workshops, groupes de travail, réunions de partenaires, etc.). Je participe, notamment, au développement des partenariats avec d’autres think tanks, des universités, des chercheurs à titre individuel, ainsi que des entreprises.

En outre, je travaille avec les différentes unités du groupe VINCI, qui est le fondateur et le mécène du fonds de dotation de la Fabrique de la Cité. Il s’agit tout à la fois de diffuser, en interne, les travaux que nous réalisons et de faire remonter des questionnements opérationnels qui sont susceptibles de nourrir nos réflexions. Enfin, je participe à la gestion des Ressources Humaines de la Fabrique de la Cité, notamment dans son volet recrutement (une dizaine de personnes, CDI, CDD et stagiaires cumulés).


Jugez-vous qu’avoir fait une thèse de doctorat vous est utile pour ce poste ?

Le poste que j’occupe porte la responsabilité de l’exactitude scientifique des travaux de la Fabrique de la Cité. Avoir une thèse de doctorat apparaît, dans cette perspective, comme un gage de légitimité. Toutefois, ma fonction n’exige pas une expertise sur une question de recherche hyper spécialisée et demande également de savoir sortir d’une démarche de science tournée vers la seule abstraction.

C’est plutôt une compréhension générale de l’ensemble du champ des études urbaines et une démarche de documentation concrète des enjeux qui est demandée, en allant toujours à l’essentiel par rapport aux problématiques des professionnels auxquels nous nous adressons. Dans cette perspective, le fait d’avoir enseigné pendant ma thèse m’aide également beaucoup. Je dois dire qu’avoir travaillé à l’Agence d’urbanisme de Lille, après ma thèse, m’a, par ailleurs, permis de développer des compétences complémentaires indispensables pour ce poste. Je pense, notamment, à la compréhension des enjeux très concrets de planification, du fonctionnement des collectivités locales et des attentes des élus.
 

Quels sont, selon vous, les secteurs professionnels où les docteurs en sciences urbaines peuvent faire reconnaître leurs compétences spécifiques en dehors du monde universitaire en France ?


Il me semble qu’il existe un enjeu sur le fait de trouver des offres d’emploi où les compétences spécifiques aux docteurs sont un vrai atout — autonomie, maturité de la pensée, capacité à appréhender la complexité – ce qui permet de compenser un éventuel manque de familiarité avec le monde de l’entreprise et une nécessaire adaptation à ce nouveau milieu professionnel dont les codes ne sont pas les mêmes que ceux de l’université (les thèses CIFRE présentent ici un véritable avantage).

Une bonne porte d’entrée peut être constituée par des missions sur lesquelles une montée en compétences et en responsabilité rapide est possible et négociable avec l’employeur. Plusieurs structures peuvent représenter des débouchés intéressants pour les jeunes docteurs en sciences urbaines : les très grands groupes industriels d’abord, qui ont déjà l’habitude d’embaucher des docteurs en sciences dures et qui sont aujourd’hui de plus en plus accueillants avec les spécialistes des questions urbaines — même si le chemin à parcourir reste long. Ces entreprises rencontrent, en effet, des problèmes de plus en plus complexes qui posent la question de l’acceptabilité de la technologie ainsi que celle de son application sur le terrain – pour faire face à ces défis, de nouvelles compétences fines, notamment en sciences humaines et sociales, sont alors requises en interne ! 

Certains cabinets de consulting, avec une composante d’intelligence territoriale forte, par exemple Algoé, recherchent une compréhension fine et transversale des enjeux urbains et la capacité à identifier rapidement les positionnements de ses clients (État, collectivités, aménageurs, opérateurs privés, etc.). Si l’on ne craint pas le pas de côté et que l’on souhaite s’intéresser à des thématiques très différentes, les groupes internationaux de conseil en stratégie, comme le Boston Consulting Group, ou McKinsey, offrent similairement des débouchés très stimulants : ils recherchent, en effet, des profils avec une grande autonomie, une importante capacité de travail, une pensée structurée et rapide, une forte créativité face aux problèmes complexes à résoudre et enfin une résistance à la pression, qui peut être rude.
 

À une tout autre échelle, les agences d’urbanisme, qui sont en constante redéfinition et de plus en plus tournées vers la comparaison internationale, ont besoin de compétences complémentaires à celles de la pure planification et peuvent être ouvertes aux profils de docteur.

Des structures plus petites, telles que les think tanks comme la Fabrique de la Cité, recrutent de manière ponctuelle. C’est également le cas de cabinets et de bureaux d’études spécialisés sur une thématique précise (par exemple Chronos sur la question de la mobilité, Résalliance sur la résilience face aux chocs climatiques, etc.) ou encore de certaines start-ups, sensibles à des profils qui maîtrisent une compétence technique très particulière, qu’il s’agisse des SIG, de l’intelligence artificielle ou bien des enquêtes statistiques complexes.

Il faut garder en tête que les entreprises ont de moins en moins de temps pour former leurs collaborateurs et apprécient l’autonomie et la capacité à définir son propre poste en apportant une valeur ajoutée. Les docteurs ont sur ce point beaucoup à faire valoir.


Quels conseils donneriez-vous à un doctorant qui souhaite préparer la suite de son parcours professionnel en dehors du monde universitaire en France ?

Faire des rendez-vous dans les entreprises que l’on peut repérer pendant son doctorat ! À force de parler avec des interlocuteurs différents, il est possible d’identifier leurs besoins et de savoir soi-même ce vers quoi on a envie d’aller. Par ailleurs, cela permet de se constituer un réseau de liens faibles qui peut être décisif lorsqu’il est temps de trouver un nouveau poste après la thèse. Il faut aller à ces rendez-vous sans préjugés, en étant à la fois réellement curieux du monde de l’entreprise et de l’expérience de son interlocuteur, et fier de son propre parcours de doctorant, qui nécessite du courage, de l’abnégation et de la volonté.

Par ailleurs, il est indispensable de faire l’effort de communiquer sur ce que l’on fait dans son travail, de ne pas partir du principe que celui-ci est soit trop spécialisé, soit inintéressant, pour son interlocuteur. Le monde de l’entreprise est globalement très ouvert et aime la découverte de nouveaux horizons, premier pas vers l’innovation. N’importe quel élève ingénieur réussit à rendre passionnant son stage de trois mois de fin d’études, il n’y a donc aucune raison qu’un doctorant ne puisse pas en faire de même avec une expérience de trois ans, bien au contraire ! 

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Arrêté du 22 février 2019 définissant les compétences des diplômés du doctorat et inscrivant celui-ci au répertoire national de la certification professionnelle: https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.docidTexte=JORFTEXT000038200990&dateTexte=&categorieLien=id

(1) Chloë Voisin-Bormuth, (2012), La création de nouveaux espaces au centre-ville de Dresde et de Chemnitz. Quels espaces pour quelle société ? Thèse en cotutelle sous la direction de Lydia Coudroy de Lille (Université de Lyon) et de Karl-Siegbert Rehberg (Université Technique de Dresde).