Interview de Guillaume Faburel, Lauréat 2018 du Prix d’Ecologie Politique, avec son ouvrage « Les métropoles barbares »

Membre du comité de direction de l’Ecole urbaine de Lyon, Guillaume Faburel (Pr, Université Lyon 2 et UMR Triangle) a publié, en juin dernier, Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre aux éditions du passager clandestin. Cet ouvrage, qui a reçu le prix 2018 de la Fondation de l’Ecologie Politique, fera sous peu l’objet de deux présentations à New-York, une conférence dans le cadre de la Nuit des idées et de la philosophie portée par l’Institut Français, et un séminaire à l’Université de Columbia. Il a également juste avant été invité à la Havane par l’Ambassade de France et la revue Temas à venir parler des grands enjeux démocratiques d’aujourd’hui, et ce dans le cadre de la consultation populaire organisée par le gouvernement cubain. Lire le communiqué de presse de la Fondation d'Ecologie Politique (cf encadré)

Voir l'annonce, par l'Université de Columbia (Maison française), de la conférence donnée par Guillaume Faburel, mercredi 6 février 2019. 


INTERVIEW 

Du fait de son implication dans l’Ecole urbaine de Lyon, et des développements qu’il propose par l’écologie sociale et politique, nous avons souhaité l’interroger sur les idées qu’il défend en matière de mutations métropolitaines et d’alternatives sociales et politiques. Ainsi que sur les opportunités scientifiques et pédagogiques qu’il entrevoit au travers de l’Ecole urbaine, en regard notamment de cette réflexion et de son parcours professionnel.


- Quelles sont les grandes étapes de votre parcours et vos choix professionnels ? 

Les étapes de mon parcours professionnel sont assez classiques pour une carrière académique : formation initiale de géographie, particulièrement dans ses liens à la politique, doctorat en Aménagement, urbanisme et politiques urbaines, séjour de recherche de douze mois au MIT, avant d’être recruté en 2003 comme maître de conférences à l’Université Paris Est, puis, en 2012, promu professeur à l’Université Lyon 2. Rattaché à l’Institut d’urbanisme de Paris (depuis Ecole d’urbanisme de Paris), puis depuis 2012 à l’Institut d’urbanisme de Lyon (de l’UFR Temps et Territoires de Lyon 2), il m’est apparu nécessaire de sortir des seuls savoirs de l’urbanisme pour mieux répondre aux grandes problématiques qui gouvernent ce jour le devenir de l’ensemble des villes. C’est la raison pour laquelle je participe au développement du champ des études urbaines. Comme les expériences anglo-saxonnes et sud-américaines l’ont montré, ce champ ouvre par sa pluralité disciplinaire et plus encore ses rapports critiques au monde des perspectives scientifiques et pédagogiques aujourd’hui plus qu’essentielles.

Raison pour laquelle j’ai pris la responsabilité en 2015 de l’Axe Etudes urbaines de l’UMR Triangle, laboratoire dédié aux questions politiques, de même que me suis investi dans le Laboratoire d’excellence Intelligences des Mondes Urbains, qui fédère nombre de savoirs scientifiques et pratiques de l’urbain sur le site de Lyon Saint-Etienne. Celui-ci a été moteur dans la création collective de la mention Ville et environnements urbains en 2016, master en études urbaines dont j’assure à ce jour la coordination. C’est également la raison pour laquelle je me suis particulièrement investi dans le montage du projet à Lyon d’Ecole urbaine. Il s’agit pour moi plus que jamais de mettre les grandes options de recherche ainsi que les grandes orientations de formation en débat avec les mondes sociaux et culturels, politiques et économiques, singulièrement au moment d’une crise écologique sans précédent. 

- Quelles sont vos filiations intellectuelles et principaux thèmes de recherche ?

Mes filiations de réflexion sont non seulement scientifiques, mais elles se construisent également, et je dirais de plus en plus, au contact de la critique sociale (y compris des sciences) et de ses outils théoriques. Dans les champs disciplinaires tout d’abord, nourries par la géographie sociale et politique, mes options de recherche n’ont jamais été très éloignées de quelques marges propres à la science politique (notamment dans ses écrits consacrés à l’infrapolitique), à l’anthropologie (écologique particulièrement) et à la philosophie (dédiée par exemple aux ontologies de l’ordinaire). Ce qui réunit tout ceci dans mes réflexions est indéniablement l’habiter (écologique) comme individualité spatiale en politique, et forme (re)émergente de politicité critique simultanément des situations urbaines de ce jour et de leurs systèmes évolutifs d’actions. 

Venant des problématiques de conflit d’aménagement pour cause environnementale (aéroports, lignes TGV, grands équipements énergétiques…), qui ont indéniablement façonné mon regard par les jeux du sensible en action, ce fil de l’habiter en politique s’exprime dorénavant par des questionnements sur les biopouvoirs métropolitains et les formes-de-vie alter-métropolitaines, sur les activismes socio-écologiques et les formes d’engagement de ce qui semble selon moi s’annoncer comme post-urbain, ou encore sur les apports des théories sociales de la justice environnementale, ainsi que sur l’épistémologie des savoirs de l’action et plus encore des savoirs dits habitant. 

Dans cette perspective plus épistémologique, je participe à ce jour avec plusieurs collègues, doctorants, activistes et praticiens, au développement du réseau français des territorialistes qui, inspiré de la société des territorialistes italienne, vise à mettre en œuvre sur la thématique des communs territoriaux des formes de recherche-action au plus près d’engagements par l’habiter post-urbain. Cette ouverture d’ordre critique est certainement aussi un effet de mon implication dans et pour l’écologie sociale et politique, singulièrement aujourd’hui par le cadre théorique et pratique proposé par le municipalisme libertaire.

 - A quelle analyse de la métropolisation votre ouvrage se livre-t-il ? Quels processus et effets souhaite-t-il mettre en lumière ? A partir de quels cas ? 

Partant des situations socio-économiques mais également des paysages urbains présentés par plusieurs grandes villes, j’appréhende la métropolisation comme une reconfiguration totale des espaces urbains vécus et des pouvoirs qui s’exercent dessus, suivant en cela une logique de généralisation de leur marchandisation. Les métropoles se caractérisent donc selon moi d’abord par des processus sociogéographiques, que les labels éponymes ont entériné par de nouveaux périmètres d’intervention, en France comme ailleurs (ex : Italie). 

En fait, face à un capital de plus en plus mondialisé, les grandes politiques urbaines visent toutes, et ce sur la base de modèles hissés au rang d’icônes (Londres et New-York, Barcelone et Rotterdam…), à attirer certaines cibles de population (que la littérature, parce que disciplinaire, peine à qualifier). Ces cibles auraient des comportements conformes aux rendements attendus par le rebond infrastructurel des grands équipements et le déploiement culturel de la société du spectacle. 

Ce faisant, nous constatons à Paris et Lyon, à Lille et Strasbourg, à Bordeaux et Grenoble, à Toulouse et Montpellier…  des politiques assez voisines d’attractivité différenciée passant par la patrimonialisation et la touristification, la festivalisation et la sécurisation, la numérisation et la bucolisation… Les interventions de l’aménagement et de l’urbanisme, de plus en plus soutenues par les moyens marchands, tournent ici à plein régime pour accroître le mouvement et assurer le divertissement. 

Or, par delà les effets en termes d’exclusions (ex : devenir des quartiers populaires), ces politiques produisent au sein de franges grandissantes de populations des ruptures socio-anthropologiques croissantes (notamment par l’accélération sans fin des rythmes de l’existence), des désaffiliations politiques de plus en plus évidentes (par le sentiment partagé de ne plus avoir prise dessus) et même des relocalisations géographiques de plus en plus patentes, au sein (ex : périurbain) comme surtout au dehors des nouveaux périmètres métropolitains (par désir de ménagement ainsi que de reconsidération du vivant). 

Toute correspondance avec des mobilisations récentes arborant fièrement des chasubles de couleur jaune et indiquant une repolitisation des « périphéries » n’est, bien sûr, que fortuite. 

 - Selon vous, quelles seraient les alternatives urbaines pertinentes à la métropole ? Qu’est-ce qui permet de particulièrement les révéler à ce jour ?

Selon moi, au regard de la subjectivation néolibérale poussée à son extrême dans les métropoles, les alternatives ne peuvent provenir que de nouvelles formes simultanément d’engagement et de vie. Or, si personne ne peut ignorer la vitalité des résistances, et de leur désobéissance, au sein même des grandes villes, et ce dans le monde entier (mouvement dit des places, regain éloquent du « droit à la ville », vigueur actualisée des squats…). Et si personne ne peut non plus nier le foisonnement des actions dites d’entraide (Disco Soupes et bricothèques, recycleries et ateliers de réparation…). Il est surtout à remarquer que la multitude se déploie de plus en plus aux confins voire en dehors de ces grands agglomérats urbains. 

Les grands équipements y font de plus en plus l’objet de luttes, singulièrement sur les fronts des lisières extensives de l’urbain métropolitain (ex : Europacity). Ces résistances vont même jusqu’à former des enclaves décentralisées (ex : Zones à Défendre). En outre, quelques succès municipaux se sont faits pour combattre l’homogénéisation fonctionnelle et la standardisation morphologique des grandes concentrations urbaines. Mais plus encore, de plus en plus de personnes transforment directement leur réel, et, pour cela, décident de s’éloigner des grandes villes : autoconstruction et habitat autogéré, permaculture et circuits courts alimentaires, jardins collectifs et potagers communautaires, fermes sociales et monnaies complémentaires, ressourceries et centrales villageoises, coopératives intégrales et communautés existentielles… Or, ce mouvement se nourrit abondement des sensations et sentiments, des impressions voire émotions suscitées par la métropolisation des vies urbaines. Elles incarnent la rupture socio-anthropologique évoquée.

La question qui se pose dès lors est comment penser sur cette base une alternative crédible au mantra métropolitain. La notion de biorégion développée par le réseau des territorialistes dans lequel je m’investis pourrait grandement aider à leur agencement, épaulée en cela du municipalisme libertaire de l’écologie sociale et du confédéralisme qu’il prône. Car, ces résistances et alternatives extérieures apparaissent porteuses d’au moins trois communs : des rapports différents aux lieux (l’habiter comme soin de la terre et reconsidération des différentes manifestations du vivant), des valeurs partagées et une axiologie revendiquée (la tempérance et le ménagement des milieux socio-écologiques de vie), des formes renouvelées de faire dans les territoires (la coopération, l’autonomisation productive et plus largement encore quelques pratiques d’autogestion). Cette combinatoire habiter – coopérer – autogérer tracerait ainsi les premiers sillons d’une ère post-urbaine, celle de politicités écologiques comme « nouvelles » subjectivations politiques. 

 - Quelles nouvelles opportunités scientifiques et de formation pourrait offrir l’Ecole Urbaine de Lyon sur de tels sujet ?

Selon moins, elles sont a minima au nombre de trois. 

Plusieurs sujets encore très largement orphelins sur les devenirs urbains à l’ère de l’anthropocène, ou plutôt selon moi de capitalocène, requièrent des décentrages de savoirs disciplinaires et, à cette fin notamment, la mobilisation de connaissances extérieures (par exemple depuis les mondes militants). Ici, la pluralité des régimes de connaissances que l’école cherche à associer et, dans le prolongement, l’inter-cognitivité visée, selon des modalités renouvelées de recherche par l’agir, est bien une opportunité première, tout autant qu’une perspective tout à fait stimulante d’ouverture. 

Pour cela, deuxième opportunité selon moi, le dilemme y est assumé comme vecteur de pensée et le litige comme dispositif de production voire d’intervention. Il y a à questionner quelques assurances de savoirs, mais aussi de métiers et de formation. A titre d’exemple, les mondes de la littérature et du cinéma, ainsi que nombre des activismes de ce jour ont selon moi bien plus avancé sur la composition instituante d’imaginaires de la transformation voire de la catastrophe (sans même parler d’effondrement), imaginaires qui, nombre, questionnent l’ordre et la fonction des connaissances.

Enfin, mais il y aurait bien d’autres perspectives fort réjouissantes, s’il y a bien à unir différemment recherche-action-formation face à l’envergure des changements globaux et de la responsabilité de l’urbain, sous l’angle des pédagogies universitaires maintenant le hors cadre académique proposé, ainsi que son hors champ socio-géographique, répondent d’une demande croissante des publics d’étudiant.e.s pour participer, d’un entendement renouvelé des phénomènes en jeu, et plus encore, par l’engagement, de trajectoires personnelles d’interpellation publique et d’intervention sociale.