Debora Swistun (Université de San Martin, Buenos Aires) : « Nous devons tenter, à l’aide de notre créativité et de notre sensibilité, de sortir des institutions connues afin d’aborder les multiples dimensions de l’Anthropocène »

Debora Swistun revient sur l'Ecole thématique anthropocène que Julie Le Gall (MCF Ens de Lyon en détachement au CEMCA de Mexico) et elle-même ont coorganisée en juillet dernier, à Buenos Aires, avec notamment la participation d'une dizaine de chercheuses et chercheurs de l'Université de Lyon.

Légende photo : Debora Swistun à l’Aerocene Festival, Munich, septembre 2019 (Camilla Berggren©Aerocene Fondation). 

Dans cet entretien, Debora Swistun, chercheuse à l’Université San Martin de Buenos Aires (Argentine), en résidence scientifique à l’Ecole Urbaine de Lyon pour la période septembre - octobre 2019 grâce à l’aide d’une bourse Saint-Exupery de l’Ambassade de France en Argentine et d’un fellowship international EUL, revient sur l’école thématique anthropocène que Julie Le Gall (MCF Ens de Lyon en détachement au CEMCA de Mexico) et elle-même ont coorganisée en juillet 2019 à Buenos Aires. Propos recueillis par Lucas Tiphine le 17/09/19.

Dans la continuité des écoles thématiques anthropocènes qui se sont tenues à l’ENS de Lyon en 2016 et 2017 sur le modèle de l’Anthropocène Curriculum (Haus der Kulturen der Welt, Berlin), Julie Le Gall (MCF Ens de Lyon en détachement au CEMCA, Mexico) et vous-même avez coorganisé, avec l’appui de Deborah Mayaud (stagiaire EUL) et d’Andrea Sosa (stagiaire Université San Martin), une semaine de recherche sur la dimension urbaine de l’Anthropocène à Buenos Aires. Ce projet, rendu possible par l’École Urbaine de Lyon, en partenariat avec l’Université San Martin (Buenos Aires) et l’Institut français d’Argentine, a notamment impliqué une dizaine de chercheurs de l’Université de Lyon qui ont travaillé sur place avec des homologues de Buenos Aires. A titre personnel, que retenez-vous de cette expérience en termes scientifiques ?

La Première École latino-américaine sur l’Anthropocène urbain a eu lieu, du 12 au 17 juillet, au sein de ce que nous appelons le “territoire éducatif” de l’Universidad Nacional de San Martín [NDT: Université nationale de San Martín, partido de San Martín, situé dans la première couronne de la Région métropolitaine de Buenos Aires]. Julie Le Gall et moi-même avons commencé à penser à cette première École Anthropocène latino-américaine, en tant que dispositif pédagogique expérimental, presque un an avant sa réalisation. Nous souhaitions, en effet, compter sur la participation d’un public très varié : étudiants, chercheurs issus de différentes disciplines, membres d’organisations de la société civile, artistes, leaders originaires des peuples autochtones, enfants, hommes et femmes politiques, agents territoriaux de la commune de San Martín, participants d’autres pays de la sous-région (Chili par exemple).

Face aux prédictions concernant l’avenir de la vie sur la Planète, nous nous sommes demandés : « Que faire et comment faire avec l’incertitude ? En ce sens, que peut nous apprendre l’Amérique latine ? ». Le défi était de créer des espaces de rencontre favorisant l’échange et le dialogue entre des personnes qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer, car elles appartiennent à des institutions et à des espaces de production de savoir parfois divergents, concurrents ou opposés. Si, comme Bruno Latour le souligne, les institutions doivent être refondées afin d’aborder les multiples dimensions de l’Anthropocène, nous devons alors tenter, au moyen de notre créativité et de notre sensibilité, de sortir de ces institutions fermées pour créer/expérimenter d’autres dispositifs d’apprentissage qui favorisent la co-construction de savoirs situés pour la prise de décisions.

L’École a démarré de façon classique, au sens où l’entendent les scientifiques, avec des conférences, des tables rondes et des plénières pour aborder les divers débats que suscite le concept d’Anthropocène, en particulier au sein du bassin de la rivière Reconquista, un cours d’eau très pollué qui traverse l’agglomération de Buenos Aires.

Puis, dès la deuxième journée, l’École est devenue mobile sur le territoire de San Martin. Les participants ont visité des occupations informelles de terrains en cours d’urbanisation et un « bois urbain » qui se trouve en face de l’université et où sont menées des expériences de permaculture. Ils ont rencontré les acteurs d’une coopérative alliant traitement des déchets et réinsertion sociale, suivi des ateliers animés par des artistes, fait des expériences avec des matériaux alternatifs, travaillé les incertitudes vis-à-vis de l’ eau au sein des îles du delta du Tigre et réfléchi à des propositions de science participative. Tant les activités menées que les espaces parcourus ensemble nous ont aidés à repenser les rapports entre espèces, les formes alternatives possibles pour exister et être au monde, l’adaptation humaine face aux désastres environnementaux, les incertitudes en ce qui concerne l’usage de produits nocifs pour l’environnement et leurs effets, le rôle de l’économie dans l’Anthropocène, les formes d’extractivisme et la géopolitique nord-sud, le féminisme et l’écologie politique, la place des corps et du travail en lien avec les formes du capitalisme dans les Suds. Des livrables audiovisuels et une publication sont en cours de préparation afin de partager les diverses expériences et les résultats de l’École.

Existe-t-il une tradition de pensée environnementale en Argentine ? Et si oui, y-a-t-il des concepts spécifiques formés dans les langues du pays qui semblent pertinents pour une théorie plurilingue de l'Anthropocène ?

Les problèmes environnementaux, que les organisations d’ouvriers et de femmes ont rendu visibles à partir des années 1990, et que les peuples autochtones subissent depuis le colonialisme européen, peuvent largement s’envisager au prisme de concepts mobilisés pour décrire d’autres terrains d’étude, tels que celui d’accumulation par dépossession, selon la proposition du géographe David Harvey, qui vise à penser comme un ensemble coordonné les politiques néo-libérales de privatisation, de financiarisation, de manipulation des crises (comme le contrôle des taux d’intérêt) et de redistribution de la richesse à certaines catégories de population (par exemple par la baisse des impôts pour les plus aisés). On peut y ajouter les notions d’injustice environnementale et de racisme environnemental. Mais les conflits environnementaux latino-américains présentent aussi une certaine spécificité et leur étude a permis, en tout cas en ce qui concerne mon travail, l’émergence de concepts plus locaux comme la confusion toxique. Nous avons proposé ce concept avec Javier Auyero dans notre ouvrage Inflamable. Estudio del sufrimiento ambiental (Editorial Paidós, Buenos Aires. 2008, paru également en traduction anglaise chez Oxford University Press, 2009) pour décrire de manière synthétique l'expérience de la gestion des pollutions environnementales et des discours qui cherchent à y donner du sens dans le quartier de Villa Inflamable (aire urbaine de Buenos Aires), qui se trouve à immédiate proximité de l'un des plus grands centres pétro-chimique argentins. La confusion toxique (confusión tóxica) est le résultat du processus social de production de doutes et d'incertitudes quant à la multiplicité des effets des activités industrielles sur l'air, le sol, l'eau et les corps. C'est un processus de collaboration non intentionnelle  entre les acteurs du site parmi lesquels les résidents, les médécins, les enseignants, les avocats, les employés des compagnies pétrolières, les fonctionnaires publics, etc. 

La plupart des peuples autochtones parlent d’une histoire cyclique du cosmos, de la « nuit obscure » [noche oscura] et de la rébellion des objets qui surviendra si nous ne changeons pas notre mode actuel de consommation de ce qui est sur Terre. Le « bien-vivre » [buen vivir] et/ou « ksumay kausay » a été bouleversé radicalement pour tous les êtres vivants. Mais il est aussi devenu un horizon qui guide les actions de nombreuses organisations sociales, car l’empreinte écologique de l’urbanité s’observe partout, et notamment dans les espaces ruraux qui sont connectés aux zones urbaines.

Justement, quels sont les problèmes et les études de cas en Argentine qui pourraient, selon vous, alimenter une théorie générale de l’Anthropocène ?

Si l’on se place dans le cadre d’une approche géopolitique, il est pertinent de faire référence à plusieurs sujets : les déplacements forcés des communautés autochtones devant l’extension du front agricole et minier, les conflits dus à l’utilisation du glyphosate pour l’agriculture en zone rurale, le droit à un environnement sain, qui est défendu dans les actions judiciaires d’assainissement et de gestion des risques au sein des bassins urbains et périurbains. Il faut aussi évoquer les mouvements sociaux qui se forment pour la protection et la conservation de l’eau contre les industries minières et les autres industries d’extractivisme, ou encore, les alternatives et les résistances qui émergent dans ces mêmes espaces. Il n’y a donc pas un seul et unique Anthropocène, mais plutôt une multiplicité de phénomènes qui suivent les dynamiques glocales (contraction de global et local) autour de l’exploitation des ressources naturelles et des pratiques d’externalisation négative des impacts.

Continuerez-vous à travailler au sein des études Anthropocène dans les années à venir ? Et si oui, dans quelles directions ?

Mes recherches ont commencé il y a plus de dix ans et portent sur la toxicité et la gestion des risques technologiques dans des zones touchées par l’activité pétrolière. Il est le plus souvent impossible pour les habitants de ces zones de gagner en justice pour obtenir l’assainissement du sol sur lequel ils vivent ou bien pour imposer un meilleur contrôle des émanations polluantes. Je m’intéresse ainsi à certaines stratégies d'adaptation alternatives, comme les mouvements de hacking d'informations scientifiques et technologiques qui visent à la mise à disposition au plus grand nombre des diagnostiques environnementaux les plus précis. Depuis un certain temps, j’observe également les conceptions alternatives d’organisation sociale des communautés écologiques latino-américaines et la manière dont cela est lié au tournant décolonial dans la théorie sociale. Enfin, j’ai commencé à explorer les interfaces art-science pour communiquer au moyen d’autres langages les résultats des recherches dans le domaine des sciences sociales et de l’Anthropocène. Je souhaite ainsi penser la conception d’autres dispositifs d’apprentissage favorisant un rapport différent avec ce que nous avons construit comme idée de Nature et la possibilité de renforcer ces dispositifs dans l’éducation de premier, deuxième et troisième cycles.

Traduction de l’espagnol (Argentine) par Natalia D’Aquino. Révision et édition par Julie Le Gall et Lucas Tiphine.