"De la valise à l’archive"



"De la valise à l’archive" est l'un des trois textes de présentation de l'exposition "Des Milliers d'ici, Atlas de Lieux infinis", co-réalisée par l'Ecole urbaine de Lyon et Encore Heureux Architectesqui sera présentée aux Halles du Faubourg, du 8 novembre au 29 décembre 2019 (vernissage le 7 novembre, à partir de 18h30).

Par Michel Lussault, Géographe, Professeur d'études urbaines
Université de Lyon (Ecole Normale Supérieure de Lyon)
Directeur de l’Ecole urbaine de Lyon

8 318 ! 8 318 fiches ! 8 318 exemplaires de ces rectangles de papier (15 x 10,5 cm) mis à disposition des visiteurs qui sortaient de l’exposition et sur lesquels ils étaient incités à écrire, tout simplement, les caractéristiques élémentaires d’un cas qui leur paraissaient pouvoir rentrer dans cette famille des lieux infinis.

8318 suggestions, donc, furent collectées, fruits d’une décision libre de chaque spectateur, car il n’existait pas de consigne plus claire que cela et surtout pas d’obligation ; il s’agissait juste d’une incitation pour toute personne le voulant bien, à faire écho, ou rebond ou contrepied, à ce qu’elle venait de voir. Au début, une sorte de jeu imaginé sans trop y songer, ni croire que la sollicitation serait entendue à tel point qu’on se retrouverait avec ces 8 318 feuillets anonymes, des dizaines accrochées chaque jour sur les panneaux prévus à cet effet, ramassés en une cueillette régulière, puis rassemblés en liasse par des élastiques et des ficelles, le tout enfermé dans une banale valise à roulettes et ramené in fine à Paris. Avec désormais une question embarrassante en tête : que faire de ce colis encombrant, assez lourd et à l’utilité non flagrante?

Le plus simple eût été sans doute de l’oublier quelque part et de n’en plus parler, de laisser ce moment vénitien devenir souvenir qu’on raconterait, ému, tant il avait été riche en travail et intense en émotions. Mais pouvait-on accepter que ces six mois de la biennale demeurassent sans suite, justement parce qu’ils furent si fertiles et forts ? Surtout, pouvait-on, éthiquement, ne faire aucun cas des individus qui prirent le temps de remplir les fiches, montrant ainsi qu’ils voulaient partager quelque chose avec les autres visiteurs et entrer en interaction, dans une sorte de dialogue à distance, avec les concepteurs ? Mais que voulaient-ils partager au juste et pour dire quoi ? devenait dès lors l’interrogation lancinante.

Peu à peu, s’est imposée la seule manière d’en avoir le cœur net : transformer le contenu inconnu et incertain de ce bagage en archive. Oui, une véritable archive, comme si nous étions des historiens (certes des spécialistes d’un passé pas encore tout à fait passé puisqu’on s’employait à envisager la suite de l’événement qui demeurait dans sa fraîcheur) découvrant dans le recoin d’un grenier un matériau brut, de première main, jamais vu ni analysé.

Nous avons inventé une source scientifique en considérant ces dépôts non comme des épiphénomènes mais comme des traces additives - pour reprendre les mots de Tim Ingold -, éloquente et importante, procédant d’un geste, d’un acte : celui d’un visiteur mu par la volonté de témoigner de ce qui pour lui pouvait être tenu pour un lieu infini et offrant une addition à un ensemble en cours de constitution.

Chaque fiche fut donc radicalement prise au sérieux afin de la traiter, d’abord, comme une totalité signifiante, sans négliger qu’elle tait autant qu’elle montre, pour ensuite la mettre en tension et en relation avec toutes les autres — car dans une archive, chaque item fait sens en lui-même, en partage avec les autres, en connexion avec ce qui le dépasse, c’est à dire ses conditions de possibilité, et en raison d’un schéma interprétatif. Dès le début de ce travail minutieux, nous avons constaté et la quasi absence de suggestions purement fantaisistes et la variété des propositions faites par les visiteurs, qui ouvrent des champs que l’exposition n’arpentait pas.

D’où le choix de mettre en place une enquête indiciaire, qui part de la trace pour remonter autant que faire se peut à ce qui la fonde et l’autorise. Pour cela, puisqu’on ne pouvait accéder aux déposants pour leur demander leurs raisons, il fallait au moins tenter de reconstituer une logique de sens qui expliquait qu’une personne ait accroché une fiche avec tel lieu spécifique qui lui semblait participer du genre commun des lieux infinis. Il a fallu pour cela « documenter » chaque lieu suggéré, retrouver ses coordonnées topographiques, comprendre son histoire, sa morphologie et ses fonctions. On décida également de lui attribuer une image photographique, de lui tirer le portrait en quelque sorte, et ainsi d’augmenter la trace en choisissant un visuel, en fonction de nos cadres d’analyse.

Très vite des régularités apparurent et des attracteurs s’imposèrent, permettant de classer la collection par indexation et de concevoir une iconographie inspirée à la fois des principes de l’Atlas géographique et de ceux de l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg au sens où nous avons voulu jouer sur la fertilité des rapprochements, des appariements, des relations que la mise en parallèle et en série des images permet, car elle installe une opération sémiotique toujours puissante et surprenante : placer des formes en regard les unes des autres, même lorsqu’elles expriment des réalités très différentes, autorise de comparer l’incomparable et de mieux comprendre un ensemble iconographique complexe.

La présente exposition met en scène le résultat de nos investigations. Nous ne cherchons pas à conclure, mais à poursuivre le chantier ouvert à Venise par cette activité de laboratoire, afin de le partager, de le mettre en discussion et aussi de vous appeler, chers visiteurs, à continuer à enrichir l’archive ; une archive ouverte, donc, tout comme l’œuvre d’interprétation qu’elle lance.