« Anthropocènes majeurs et mineurs » par Cristian Simonetti

Le Chili est à l'honneur à l'Ecole Urbaine !
Avant Eric Pommier, qui interviendra mercredi 13 février, dans le cadre du séminaire "Approches de l'Anthropocènes", Cristian Simonetti, professeur associé à l’université pontificale de Santiago du Chili et chercheur invité à l’université d’Aberdeen, était l'invité de la rentrée de l'EUL en septembre 2018.
Voici le billet qu'il a écrit, suite à sa venue
La Baie de Quintero (province de Valparaiso), 2018 © Ecole urbaine de Lyon
La Baie de Quintero (province de Valparaiso), 2018 © Ecole urbaine de Lyon
 
L’Anthropocène est le terme proposé par la communauté scientifique pour nommer l’époque géologique actuelle, en référence à la faculté humaine d’agir comme la force dominante capable de déterminer le cours de l’histoire de la Terre. En un clin d’œil à l’échelle de temps géologique, l’humanité n’a pas seulement contribué à accélérer les cycles climatiques planétaires en réchauffant l’atmosphère. Son intervention sur les systèmes biophysiques a été de telle ampleur qu’aujourd’hui l’action humaine serait responsable d’une extinction massive d’espèces similaire, par exemple, à celle qu’aurait provoqué la fameuse météorite géante qui, au passage de l’ère tertiaire à celle du quaternaire, aurait causé la disparition d’une grande partie des dinosaures connus seulement par les fouilles géologiques. Un scénario possible, parmi les nombreux imaginés par les universitaires qui cherchent à penser le futur de la vie dans l’Anthropocène, est qu’une telle extinction mettrait en danger la continuité même de l’espèce humaine, ce qui pourrait bénéficier alors éventuellement à certaines espèces non-humaines.
 
Mais qui est cet anthropos ? Où vit-il ? Quelle est son histoire ? Que mange-t-il ? Comment se déplace-t-il ? Encore mieux : comment dort-il ? Se sent-il responsable des conséquences de ses actes ? Pour les chercheurs issus des sciences sociales et des humanités, comme l’Anthropologie, le concept d’Anthropocène comprend un paradoxe qui invite simultanément à l’adorer et à le détester. Du côté positif, le concept appelle à repenser la place de l’humain dans l’Histoire de la Terre. Du côté négatif, indépendamment de l’hétérogénéité – humaine et non-humaine – qui serait en péril dans cette nouvelle époque, le concept parle d’un être humain générique – un homme – qui se trouve partout et nulle part à la fois. Ainsi, l’anthropos de l’Anthropocène s’en prend à l’hétérogénéité que les chercheurs des humanités et sciences sociales ont construit depuis plus d’un siècle en travaillant à partir des concepts tels que la Culture, la Société et l’Histoire. 
 
L’appréhension de l’anthropos comme un être humain homogène n’est pas surprenant si l’on considère l’histoire des idées scientifiques. Tant les Sciences du système Terre (Earth System Science) – qui ont initialement introduit le concept d’Anthropocène – que les géologues en charge de sa formalisation stratigraphique, dépendent aujourd’hui d’une vision globale de la planète, produite aux dépens de l’intimité d’où émergent les savoirs vernaculaires. La connaissance d’un phénomène tel que le réchauffement climatique global a nécessité de modéliser l’atmosphère à l’échelle planétaire à l’aide de cartes générales du Monde. De la même façon, formaliser une unité géologique comme l’Anthropocène nécessite un marqueur isotonique stratigraphiquement identifiable sur toute la surface du globe. Ainsi, en même temps que l’idée d’un anthropos générique, la validation scientifique de la réalité de l’Anthropocène nécessite de transcender les savoirs locaux en embrassant le globe. 
 
Sans doute, nous ne connaîtrions pas des phénomènes tels que le réchauffement global, l’acidification des océans ou l’extinction massive d’espèces sans une science capable de connecter les localités à travers la planète. Bien que cette vision d’ensemble soit impensable sans la connaissance située à partir de laquelle elle se forme, les sciences de la terre se sont historiquement déprises de ce savoir. Ce n’est ainsi pas pour rien qu’une partie des chercheurs dans ces sciences elles-mêmes réclament aujourd’hui une plus grande prise en compte de l’hétérogénéité. En Géologie, par exemple, rendre compte des temps lointains résulta de l’exercice systématique de mise en relations des savoirs, des chercheurs et des centres de connaissances de manière mondiale. Mais cela requit également le déploiement d’une capacité à imaginer, au-delà des traits spécifiques des paysages locaux, les flux interrompus du passé. C’est précisément la démarche qu’adopta James Hutton, le géologue écossais du XVIIIe siècle, qui fut l’un des premiers, à partir de l’observation des blocs rocheux erratique, à émettre l’hypothèse que ces derniers avaient été transportés par des glaciers ayant fondu, par la suite, dans cette partie du monde.
 
Le contraste entre ces deux formes de connaissance, présentes tant dans les sciences expérimentales que dans les humanités, pourrait correspondre à la distinction introduite par les philosophes Gilles Deleuze et Felix Guattari dans leur livre Mille plateaux entre sciences majeures et mineures. Alors que les premières se caractériseraient par leurs capacités à homogénéiser le déploiement hétérogène de l’Histoire dans des cartographies synoptiques conçues, en partie, pour annexer des territoires et contrôler les populations, la seconde forme de connaissance se singulariserait par sa capacité à suivre la multiplication hétérogène de l’Histoire en mouvement. 
 
C’est entre ces deux formes de connaissance, dans une circulation interdisciplinaire, que les travaux de ce cahier doivent naviguer, à mesure qu’ils explorent depuis l’intimité historique d’un lieu en particulier, situé sur les côtes du Chili central, un phénomène qui dans sa définition formelle transcende tous les lieux. C’est en ce lieu précis, les côtes de Valparaíso, que des penseurs, tels que Darwin, arrivèrent il y a presque deux siècles, pour penser une trajectoire homogène de la planète et de la vie, à mesure qu’ils faisaient l’hypothèse du surgissement tellurique hétérogène des Andes et simultanément de l’installation d’habitants sur leurs flancs. 
 
Maintenir cette tension entre le local et le global afin que le commun et les différences ne s’engloutissent pas mutuellement est peut-être le défi le plus grand que présente cette nouvelle époque de l’Anthropocène.


Cristian Simonetti, « Anthropocènes majeurs et mineurs », décembre 2018, traduit de l’espagnol (Chili) par Guillaume Matuzesky, doctorant associé à l’École Urbaine de Lyon (édité par Lucas Tiphine, post-doctorant à l’École Urbaine de Lyon).

Préface à paraître dans un cahier consacré au voyage d’études organisé par l’EUL à Valparaiso pendant l’été 2018 avec des étudiants des Masters VEU, ENSAL et Infocom.